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Non−fiction

8 min read
Qui ne voit l’énorme retard que notre pensée politique et métaphysique a pris désormais sur les avancées inexorables de la locomotive Technique ?
Maurice G. Dantec, Le théâtre des opérations, 1999

J’ai souvent pensé qu’une des qualités essentielles de Michel Houellebecq résidait dans son attitude pédagogique. Je sais qu’il a eu envie plus jeune, alors qu’il n’écrivait que des poésies, de réaliser un programme radio de vulgarisation scientifique pour le grand public. Le projet n’a jamais vu le jour, mais il a su mettre à profit cette faculté didactique pour construire son œuvre et pour répondre aux divers entretien qui lui ont été proposés. Quel que soit le domaine abordé — art, politique, littérature —, il présente toujours à son interlocuteur une vue synthétique à la fois éclairante et originale qui élimine sans effort le brouillard accumulé au fil des périodes historiques et de leurs idéologies respectives. Son discours Les intellectuels français abandonnent la gauche, prononcé à Buenos Aires au début de l’année 2017, me semble être une bonne illustration de mon propos.

Dans une première partie objective à laquelle je ne vois rien à ajouter, il retrace les mouvements qui ont agité le milieu intellectuel français depuis 1945. En gros :

  • L’avènement du nazisme discrédite les intellectuels de droite. À tort pour la majorité d’entre eux qui ont plus résisté que collaboré, mais on ne fait pas de détail sur le coup et l’ensemble de la droite intellectuelle est mise au placard.
  • Sartre et Camus deviennent les deux leaders de la première génération d’intellectuels d’après-guerre, s’octroyant au-delà de leur indiscutable qualité de romancier celle bien plus suspecte, les concernant, de « philosophe ». Absence totale de connaissance scientifique au sens large du terme, c’est-à-dire des lois de la nature et de ses phénomènes : la théorie de l’espace-temps, la physique quantique, le séquençage du génome humain, toutes ces découvertes du 20e siècle bouleversantes pour la métaphysique — qui n’a d’ailleurs pas connu d’avancée majeure depuis la confrontation entre Nietzsche et Schopenhauer et les théories positivistes d’Auguste Comte — demeurent ignorées par les deux écrivains qui se contentent de pédaler difficilement dans une éthique qu’on restreindra au champ des sciences sociales. Ils se réclament de la gauche politique. Sartre insuffle à ses lecteurs une sorte de masochisme auto-accusateur qui est à l’origine d’un phénomène nouveau et désagréable en Occident, la honte d’être blanc. On commence à dire : « vous êtes des descendants d’esclavagistes, donc vous êtes des esclavagistes ». Les conséquences dernières de ce type de raisonnement sont observables au cœur des guerres internes qui font aujourd’hui imploser certaines universités américaines à l’instar d’Evergreen, campus voisin de Seattle.
  • La French Theory émerge pour former la seconde génération d’intellectuels d’après-guerre. Actifs en mai 68, ils n’écrivent pas de roman mais se prétendent à nouveau philosophes ; ils sont toujours ignorants sur un plan scientifique, mais ont appris à dissimuler leur inconsistance par des styles alambiqués allant jusqu’au mépris du lecteur. On les connaît car leur charabia gangrène aujourd’hui encore le milieu universitaire et artistique français, véhiculé par des professeurs et des critiques survivant à leur époque et à leurs maîtres marabouts : Foucault, Derida, Deleuze, Lacan, Debord… Évidemment, ils sont tous « de gauche », mais ça ne veut déjà plus dire grand-chose et certainement pas socialiste ; plutôt quelque chose du genre social-libertaire.
  • Les trente glorieuses se terminent avec le choc pétrolier de 1974 et en coulisse, le marxisme et le maoïsme intellectuels s’effondrent, conséquence de la publication de L’archipel du goulag ; la gauche commence à se disloquer tranquillement : une part se convertit au libéralisme économique, l’autre se recase comme elle peut sur l’échiquier politique en pleine mutation. Seules quelques natures indépendantes prennent acte de la situation et décident d’exploiter leur nouvelle liberté intellectuelle (je pense à Michel Clouscard, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Régis Debray, Marcel Gauchet entre autres, mais je connais mal cette époque, je n’étais pas né). Les intellectuels « de droite » logent encore sous le tapis.
  • Parallèlement, un clivage à caractère haineux se développe entre les élites de tout bord (politiques, médiatiques, artistiques, financières) qui fusionnent, et la classe moyenne travailleuse, qui, abandonnée par la gauche sans être reprise par la droite, se retrouve sans parti pour se défendre, et s’appauvrit. L’histoire débute avec Mitterand qui joue deux fois la carte du Front National pour se faire élire, en 1981 et 1989 ; ça continue en 2005 avec un référendum sur l’Europe libérale pris à contresens, et ça monte d’un cran en 2017 avec l’élection rocambolesque à la présidence de la république d’un riche banquier hors des partis traditionnels. Toute cette mécanique commence à sentir le roussi : climat de guerre civile, partis extrêmes (gauche et droite) qui montent un peu partout en Europe sur fond de terrorisme islamiste ; la violence grimpe, doucement, mais sûrement.

Et deux idées tendent à se répandre dans l’opinion commune : la première selon laquelle la droite dominerait désormais l’univers médiatique français, la seconde affirmant que le milieu intellectuel se « droitise ».

La première est un mensonge total entretenu par un journalisme conformiste qui a conservé sa domination sur la majorité des médias, grâce au soutien de l’État et contre une fuite évidente de leur public aggravée par une concurrence digitale de plus en plus lourde. Conscient de sa propre médiocrité, il se cherche une bonne raison d’exister aux yeux des Français, brandissant la menace extrémiste à qui mieux mieux.

La seconde est une erreur d’appréciation : de plus en plus d’intellectuels abandonnent la gauche, c’est vrai, mais ils ne rejoignent pas nécessairement la droite qui ne s’est pas montrée, ces dernières années, plus efficace pour soutenir la classe moyenne. En réalité, les intellectuels désertent le camp des élites pour rejoindre celui de la population.

Dans une seconde partie plus subjective, Michel Houellebecq pose ce désolant constat : la liberté de penser retrouvée par certains intellectuels ainsi que leur renoncement au titre de philosophe ne suffit pas à faire d’eux des penseurs brillants. Ils sont moins inintéressants que leurs prédécesseurs car ils s’efforcent de s’exprimer clairement sur des sujets de société qu’ils maîtrisent — retour du religieux, communautarisme, globalisation, plus généralement sur tout ce qui se rattache à la problématique identitaire. Ainsi, une partie conséquente des nouvelles mœurs sociales et des mouvements géopolitiques est bien couverte. Mais l’autre partie, soumise aux avancées scientifiques et techniques qui travaillent l’humanité en fond et préparent son futur, demeure pratiquement inconsidérée.

Il affirme à propos de sa génération que les écrivains, moins dépendants que les intellectuels de systèmes de pensée logiques et politiques et s’intéressant d’avantage aux inconscients de masse et aux comportements individuels, ont mieux perçu que leurs confrères l’évolution courante du monde. Il s’inclut aux côtés de Maurice G. Dantec et de Philippe Muray en tant que « libérateur de pensée » et spécifie pour chacun d’eux leur apport en matière d’idées : Dantec a prévu et expliqué l’avènement d’un djihadisme mondial et les balbutiements du transhumanisme machinique ; Muray a pressenti et expliqué un retour au matriarcat conjoint à une sorte de nouvelle bonne humeur obligatoire ; Houellebecq a prédit et expliqué le transhumanisme biologique ainsi que la soumission démographique qui devrait se produire à long terme, après que les populations en lutte se soient lassées de la violence et du chaos.

Il précise que nombre de ses idées et de celles de Philippe Muray sont déjà contenues dans l’œuvre d’Alexis de Tocqueville qui, en voyant s’émanciper la civilisation américaine avait pressenti les vices inhérents aux régimes démocratiques européens, monarchiques dans leur ADN. Je relève que le seul écrivain aux idées entièrement neuves reste finalement celui qui s’est plus que les autres permis des excursions au cœur du développement de la technique et qui s’est exilé en territoire américain, c’est-à-dire Maurice G. Dantec.

Contrairement aux réactionnaires, je crois à la notion de progrès, et contrairement aux progressistes je le suppose à valeur négative : tel le bonheur qui pour Schopenhauer se définit par une absence de malheur, je perçois le progrès comme une absence de chaos. Le malheur est la tendance naturelle de la vie, et le chaos la tendance naturelle des sociétés : tout ce qui parvient à le contenir peut être affublé du terme de « progrès ». Les progressistes contemporains, banale dégénérescence des Possédés de Dostoyevski, connaissent cette nécessité constante d’adaptation à la poussée démographique et l’exploitent afin d’imposer tout ce qui peut leur procurer des avantages personnels. Parmi eux, on trouvera très peu de convaincus et beaucoup de mercenaires. Je ne ferai pas ici la liste des progressistes possédés ni de leurs idées, on y passerait la nuit.

Pour les combattre, Houellebecq espère, malgré un avachissement notoire au cours du 20e siècle, le réveil du milieu intellectuel français. Je suis tenté de donner mon avis sur cette conclusion car je n’y crois pas.

Je ne dis pas que la jeunesse refuse de penser, seulement, s’être libéré du carcan de la gauche n’est à mon sens pas une condition suffisante. Il faut encore que l’espace public se montre favorable à la rencontre, à l’échange et à l’expression individuelle, et qu’une continuité se manifeste par−delà le passage des générations. Ce qui n’est à l’évidence plus le cas.

Allons jeter un œil sur Twitter, par exemple. Parcourons le contenu des programmes scolaires. Écoutons le bilan de Pierre Nora, après quarante ans d’animation du Débat. Le monde a changé. Les structures traditionnelles fondées sur la résistance de la publication papier s’écroulent. Chacun est libre de s’exprimer, mais dans un format numérique prédécoupé habilitant l’auditoire à réduire et à caser le propos. C’est un algorithme sans tête qui dirige l’inconscient global. Il faut oublier la petite effervescence intellectuelle d’où découlèrent les idées de nos parents. L’avènement du livre de poche leur avait en outre ouvert l’accès aux grands auteurs et autorisé un brassage intéressant des visions de classe ; aujourd’hui, nous passons tout âge confondu plusieurs heures par jour sur des terminaux tactiles connectés à des flux d’informations intercontinentaux. De ce point de vue, les trois ou quatre dernières décennies auront été, il faut le reconnaître, une parenthèse paradoxalement positive.

Pour enfoncer le clou, la durée caractéristique d’un saut de génération ne cesse de diminuer et les domaines de la connaissance scientifique et culturelle de se ramifier. Le modèle de société actuel, hérité du siècle des lumières, devrait se diluer tranquillement pour basculer vers une structure plus seigneuriale et un nouveau paradigme du savoir où l’expérience primerait sur l’éducation, l’émotion sur la raison. J’ai l’intuition depuis mon enfance que la société humaine dans son ensemble est condamnée à une oscillation entre sa phase médiévale et sa phase antique, selon les conditions démographiques et quelques paramètres techniques secondaires.

Je reste donc plus pessimiste que Houellebecq quant à l’avenir de la pensée intellectuelle en France, mais il y a une nuance à ma position : si le discours réflexif n’est déjà plus bankable et donc plus vraiment possible, je pense parallèlement que la disparition d’une pensée populaire, accessible au plus grand nombre, celle qui donne en bonne partie le sens de la marche, est irréaliste. Une société a le besoin vital, indépendamment de ses mutations, du développement d’une pensée critique et le discours rationnel d’une élite verticale n’est pas l’unique configuration possible. Dans la société globale qui advient, je dirais plutôt en Descartes à rebours : « je suis donc je pense ».

Cela peut faire peur, cela peut réjouir. Certaines élites intellectuelles ont corrompu leurs peuples, d’autres les ont élevé. La construction d’une représentation rationnelle du monde dans le temps imparti d’une vie humaine de longévité moyenne semble de toute façon bien compromise. On le constate facilement : la métaphysique n’avance pas depuis deux siècles et le philosophe est une espèce d’homme officiellement éteinte.

Mais, si l’élite occidentale a déjà arrêté de penser, le peuple lui continue, je l’ai dit, car il n’a pas le choix s’il veut survivre. Reste à savoir comment.

Je répondrai : à la mode émergente, bien décrite par Houellebecq, c’est−à−dire celle d’une pensée qui s’initie ou se prolonge par la fiction des conteurs, celle des bons écrivains, des bons romanciers ou de certains réalisateurs de cinéma — Haneke, Von Trier, Verhoeven, Polanski et consorts ne sont−ils pas dans leur mesure libérateurs par le regard qu’ils portent sur la société ?

Le retour du conte initiatique sous une forme nouvelle me semble donc être la trajectoire logique

c’est donc ainsi, à mon avis, que la vérité pourra continuer à garder voie au chapitre.

Bastien Rivath

Bastien Rivath

Sexe M − Yeux Verts − Taille 177cm